L’Histoire du Football Américain

Si vous interrogez n’importe quel Terrien sur le football, il y a de grandes chances qu’il vous parle de ballon rond, de coupe du monde et de formation 4-4-2. Sauf aux États-Unis, où on vous parlera de ballon ovale, de touchdowns et de défense 4-3. Car pour eux le football est leur version du sport, le football américain, et le football européen est nommé Association football ou encore soccer.

 

Naissance d’une passion

 

Premiers pas (1820-1869)

 

Le football a ses racines dans le soccer et le rugby. Importés d’Angleterre, les deux sports se sont surtout développés dans les universités américaines au début du XIXe siècle, et notamment dans ce qu’on appelle l’Ivy League, un ensemble d’universités d’élite qui comprend au départ Princeton, Yale, Harvard et à moindre effet Columbia ou l’université de Pennsylvania (Penn en abrégé).

YaleHarvardLes sports de contact en général ne sont pas très bien vus par ces glorieuses universités qui considèrent qu’elles forment des gentlemen intelligents et non des brutes physiques ; la culture de l’esprit est placée au-dessus de la culture du corps. D’ailleurs, le premier sport qui va se développer dans l’Ivy League et qui va cimenter les rivalités est l’aviron, sport tout à fait noble pour la League. Mais ce n’est pas suffisant pour certains élèves qui ont besoin du contact contre l’adversaire, et si les universités les en empêchent, ils se retrouvent à se battre quand même, à fumer ou à boire.

Cherchant un moyen d’évacuer leur énergie, certains étudiants se tournent vers le soccer venu d’Europe, en modifiant quelque peu les règles. C’est ainsi que vers les années 1820, les étudiants de Princeton se retrouvent à jouer à une version du football appelé balldown alors que les étudiants d’Harvard organisent tous les ans à partir de 1827 un match de football surnommé le Bloody Monday (qui décrit bien la rugosité de la rencontre). On trouve également des traces d’événements autour du football à Columbia et à Penn. Ces rencontres n’ont pas beaucoup de règles et les blessures sont légion : dans les années 1860 le Bloody Monday d’Harvard et le Rush de Yale entre autres sont bannis… avant d’être réinstaurés.

 

Premier match inter-universitaire et essor (1869-1873)

 

La Guerre Civile américaine a alors lieu, et les sports connaissent un élan dans les universités, afin de permettre aux étudiants de se changer les idées. Les rivalités inter-universités sont exacerbées et elles finissent par entrer dans le cadre du « football » (le terme étant toujours flou). En 1869, Rutgers propose à Princeton de jouer trois matches de football pour, l’histoire raconte, se venger d’une humiliation subie en baseball quelques années auparavant.

Le défi est accepté et, le samedi 6 novembre 1869, le premier match de football inter-universitaire se déroule au New Brunswick. Le but y est de faire passer une balle entre deux poteaux en la bottant du pied ou en la déviant en l’air (un peu comme au volleyball) ; on peut l’attraper avec les mains, mais il est interdit de courir avec ou de la lancer. Les deux équipes comptent 25 joueurs, et les spectateurs peuvent venir s’installer librement (le match étant un samedi après-midi, c’est le moment idéal après les cours et avant le dimanche pieux).

Dessin du Match Rutgers-Princeton

Le match est rugueux et même dangereux pour les spectateurs qui sont pris dans un choc entre joueurs. Les deux universités se sont mises d’accord pour s’arrêter au bout de 6 buts, et c’est Rutgers qui l’emporte 6-4. La semaine suivante, Princeton prend sa revanche 8-0, prouvant que les règles de fin de match sont déjà très variables à l’époque. Néanmoins les rencontres intéressent fortement les étudiants de Rutgers et Princeton, à tel point que les deux facultés s’alarment de la violence et interdisent le troisième match.

Cela stoppe la série de matchs, mais pas la popularité du sport qui prend de l’ampleur dans la décennie suivante. Princeton et Rutgers se rencontrent de nouveau, alors que Columbia se mêle à la lutte. C’est pendant la confrontation en 1871 entre Rutgers et Columbia qu’une expérimentation a lieu : les deux universités décident qu’un but est marqué quand la balle est bottée au-dessus de la barre transversale, et non en-dessous. Yale rejoint le groupe en 1872, et lors d’un match contre Columbia, les spectateurs doivent payer 25 cents pour y assister : c’est le premier match payant. On ne joue plus dans des terrains vagues mais dans des parcs : d’un seul coup, le « football » prend un peu plus d’assurance.

Mais comme les guillemets autour du mot le souligne, il reste toujours le problème des règles très fluctuantes. Princeton est la première université à y remédier en créant un comité qui érige les règles du sport tel qu’elle l’imagine. Yale et Harvard en font de même peu après ; alors que Princeton et Yale s’en tiennent à un football proche du soccer, Harvard emprunte le plus au rugby dans son Boston Game avec des équipes limitées à 15 joueurs et la possibilité de porter la balle dans certains cas. Lorsque les trois grandes facultés décident de se rencontrer en 1873 dans la première réunion de l’Intercollegiate Football Assocation (IFA) pour édicter des règles communes, cette différence pose problème : Harvard refuse de se plier à la volonté des deux autres de garder une racine plus proche du soccer et se retire.

Les règles édictées en 1873 ne vont de toute façon durer qu’un an, car en 1874 un événement majeur va bouleverser le football et le lancer sur la piste du sport que l’on connaît aujourd’hui.

 

Rencontres Harvard-McGill et conséquences (1874-1876)

 

Harvard est toujours solidement accrochée à sa tradition de football-rugby, mais de ce fait elle se retrouve un peu exclue de l’IFA. Cherchant des matchs à disputer, l’université trouve un accord avec l’Université McGill de Montréal qui pratique un football encore plus proche du rugby ; elles se mettent d’accord pour disputer deux matchs à Cambridge, l’un avec les règles d’Harvard, et l’autre avec les règles de McGill. Les deux rencontres ont lieu le 14 & 15 mai 1874 et se terminent par une victoire d’Harvard et un match nul. Mais l’important n’est pas là : l’université américaine tombe sous le charme des règles de McGill avec son ballon ovale et son « essai », et décide de les adopter.

Harvard décide de mettre de l’eau dans son vin en essayant de renouer avec Yale afin de transposer de nouveau leur rivalité dans le football. Les deux universités se rencontrent pour mettre au point les Concessionary Rules, un ensemble de nouvelles règles. The Game a lieu à Hamilton Park et Harvard l’emporte facilement 4-0, avantagée par le fait que les Concessionary Rules empruntent beaucoup au jeu de Harvard et McGill. Mais Yale admet que ce sport est plus intéressant que le football-soccer qu’elle pratique alors, et les quelques 2000 spectateurs qui sont présents le pensent aussi.

Le support de Yale pour ce nouveau football introduit par Harvard aide à le populariser ; Princeton se retrouve obligée d’accepter ces nouvelles règles pour continuer la rivalité avec les deux autres. La seconde Intercollegiate Football Association est créée le 23 novembre 1876 avec des représentants de Harvard, Yale, Princeton et Columbia. Et c’est peu dire que la rencontre est bien plus fructueuse : 61 règles sont créées dont 22 sont toujours d’actualité dans le football universitaire aujourd’hui.

Cependant, tout le monde n’est pas d’accord : Yale, qui pousse depuis des années pour des équipes de 11 joueurs (moins coûteux que les équipes à 15 joueurs du rugby), est encore rembarrée, et ses représentants quittent les réunions. Yale ne quitte cependant pas l’IFA elle-même, et elle prend sa revanche en remportant le premier championnat universitaire sous les nouvelles règles. D’autres universités, comme Penn, se joignent en jouant des matchs amicaux contre les quatre de l’IFA.

C’est dans cette situation de stabilité fragile mais réelle qu’un homme va pouvoir s’avancer pour devenir le père spirituel du football moderne.

 

Walter Camp, Le père

 

Camp le sportif

 

Walter Chauncey Camp est un étudiant de Yale né à New Britain, Connecticut en 1859. Il arrive à Yale en 1876, et c’est un véritable passionné de sport : il excelle dans de nombreuses disciplines. Néanmoins, il est de suite pris de passion pour le football, et on raconte qu’il va jusqu’à porter un ballon avec lui tous les jours pour se familiariser avec la forme. Il réussit de grandes prouesses sur le terrain pour son université, mais ses performances sont souvent annulées à cause des règles : quand il réussit deux longs essais, ils sont rendus inutiles par le raté de la transformation ; quand il réussit un coup de pied victorieux, la fin du match est sifflée pendant que la balle est en l’air ; quand il réussit un drop magistral, il est annulé pour une pénalité.

Que ce soit cela qui l’ait motivé ou non, Walter Camp intègre le comité d’édiction des règles, l’Intercollegiate Rules Committee (IRC) en 1878. Il se sert de sa nouvelle position pour promouvoir la volonté de Yale de passer à 11 joueurs. Il échoue cependant, et à cause de cela Yale se retire de l’IFA ; seuls Princeton et Harvard y restent. Cette époque d’instabilité se poursuit alors que les règles sont mises à jour année après année. En 1879, Princeton décide de tricher en mettant des bloqueurs autour de son porteur de balle. Camp, qui est également un arbitre, ne peut rien leur dire car ce n’est pas interdit par les règles ; c’est la naissance des bloqueurs offensifs. L’onside kick est également créé cette année-là, ce kickoff surprise tapé de côté et non loin devant pour pouvoir récupérer la balle.

 

Camp le législateur

 

En 1880, la persistance de Yale finit par payer : les autres universités de l’IFA finissent par comprendre que le fait d’avoir 15 joueurs de chaque côté provoque un embouteillage sur le terrain ; les matchs tournent en bataille rangée finissant à 0-0 où la balle avance d’un mètre en tout. Les escouades sont alors limitées aux 11 joueurs que l’on retrouve de nos jours. La seconde innovation de Camp va également rester, et même séparer définitivement le football de ses influences.

A l’époque, la remise en jeu est effectuée par une mêlée du style rugby, et les partenaires attendent que la balle leur parvienne sur un coup de pied d’un membre de la mêlée. Cela désavantage l’équipe qui a eu la possession sur l’action d’avant, car une mêlée ne lui assure pas de continuer avec le ballon en main. La mêlée se dit scrum ou scrummage en anglais, et Camp décide modifier cela en scrimmage en donnant l’avantage à l’équipe qui a le ballon. La nouvelle règle stipule que l’équipe en possession de la balle avant le plaquage repart suite à un coup de talon dans le ballon d’un joueur à son demi de mêlée situé derrière, renommé le Quarterback.

Camp vient tout simplement de poser les bases du snap du football tel qu’on le connaît aujourd’hui entre le Centre et le Quarterback (la règle sera plus tard changée pour autoriser le snap main-à-main). Comme le Centre est dans une position très fragile, on lui adjoint deux joueurs qui l’encadrent et le protègent ; c’est la naissance des Guards. Évidemment, cela indique que le snap devient le début de l’action, et donc le hors-jeu est créé : personne ne bouge avant le snap. De plus en plus, le football commence à devenir américain, et non plus un simple dérivé du soccer et du rugby.

 

La lente construction d’une identité (1880-1904)

 

Au fur et à mesure des années, les divers détournements des règles vont forger le football actuel. En effet, les équipes se rendent compte qu’on leur redonne la balle et que rien n’est fait pour les forcer à avancer ou à prendre des risques. En plus, même si la notion de safety est inventée (un joueur plaqué dans son propre en-but), cela ne coûte pas encore de points et on redonne la balle à l’attaque. Le match entre Yale et Princeton en 1880 en est la parfaite illustration : Yale encaisse 11 safetys et le score final est de 0-0.

On se rapproche du football moderne

Ce style de jeu finit par déprécier la qualité du football auprès des spectateurs, et Camp remédie aux diverses trouvailles des joueurs pour « truquer » le match. En 1882 il instaure sa plus grande trouvaille : les attaques sont forcées d’avancer de 5 yards en 3 tentatives ou downs, sinon la balle revient à la défense. En 1883 il instaure une nouvelle échelle de points : 4 points pour un touchdown (le nouvel équivalent de l’essai), 2 points pour la transformation (qui est encore une transformation du style rugby), 5 points pour un Field Goal (l’équivalent de la pénalité au rugby) et 2 points pour un safety. On commence à retrouver le système de scoring actuel.

Avec ces modifications de règles, le football américain comme entité propre est né et renforce sa popularité par sa différence désormais marquée avec les sports qui l’ont inspiré au début. De nouvelles universités viennent se joindre pour participer au championnat inter-universitaire, et on atteint 43 équipes en 1900 avec une notoriété de plus en plus grandissante.

Néanmoins, cette notoriété, couplée à un vieux démon du football, va mettre le sport en danger.

 

La chasse aux sorcières

 

Violence et corruption (1880-1905)

 

Depuis les années 1880s, la violence du sport est à la fois intrigante et répulsive. Les joueurs se lancent à grande vitesse les uns contre les autres dans le flying wedge, résultant en blessures, paralysies ou même pire, des décès. Le terrain est le cadre d’actes plus ou moins répréhensibles où la possibilité de se défouler dépasse les limites et où on cherche avant tout à casser l’adversaire. Dans un effet de balancier, de plus en plus d’universités repoussent le football et préfèrent remettre la culture de l’esprit au-dessus de la culture du corps.

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Le Flying Wedge

Malgré les règles instaurées, la violence a toujours fait partie du sport depuis le Bloody Monday, et les joueurs eux-mêmes ne veulent pas abandonner cet aspect inhérent au football. L’héritage de la Guerre Civile, terminée depuis peu, pousse les jeunes étudiants à se montrer aussi courageux que leurs aînés, et les rivalités exacerbent les mauvais gestes sur le terrain. Certains innovateurs essayent de parer à cette violence : le premier casque en cuir apparaît en 1896 mais il est encore très rudimentaire (quelques lanières de cuir entremêlées) et surtout le choix est laissé de le porter ou non.

Quoiqu’il en soit, cela mène à une escalade dans la violence avec en point d’orgue le Hampden Park Bloodbath, un match Harvard-Yale de 1894 où quatre joueurs sont sévèrement blessés (jambe fracturée, nez cassé) dont un qui finit à l’hôpital dans le coma pendant plusieurs heures. Les voix s’élèvent de plus en plus contre le sport, dont notamment celle du président de Harvard, Charles Eliot.

En parallèle, la nouvelle notoriété du sport amène son cortège de dessous de tables et enveloppes cachées. Des équipes tentent de recruter les meilleurs éléments pour les faire venir à coup de dollars et/ou de biens matériels. Certaines s’endettent de manière astronomique pour payer des salaires à des coachs et d’autres truquent leurs comptes pour cacher des malversations.

Le monde du football universitaire est sur le point d’imploser, ce qui va arriver au début du XXe siècle.

 

Le président à la rescousse (1905)

 

En 1905, l’exposé d’un journaliste, Henry Beech Needham, fait la lumière sur ce mélange de violence et de corruption. La même année, après une bagarre générale lors d’un match Wesley-Columbia déclenchée par un énième mauvais geste, le président de l’université de Groton Massachusetts, Endicott Peabody, écrit au président d’alors, Theodore Roosevelt, pour lui demander de réguler la violence excessive dans ce sport.

Roosevelt a lu l’article de Needham et se trouve être un fan du sport ; il convient qu’il est en effet temps d’agir. Il organise une réunion avant la saison 1905 avec les responsables de l’IRC, mais au final cette réunion décide qu’il suffit juste d’appliquer les règles en place plus strictement… autant dire qu’elle n’a aucun impact particulier.

C’est même pire : pendant la saison 1905, 18 étudiants sont tués et 159 sont blessés, et ces blessures impactent non seulement l’intégrité physique des joueurs, mais elles provoquent une accumulation de jours d’absence aux cours. Les incidents se multiplient et c’est le début de la grande vague de diabolisation du sport pendant laquelle les universités décident de bannir le football les unes après les autres. L’IRC, haute autorité du football depuis sa naissance, cristallise les critiques, à commencer par Walter Camp lui-même que beaucoup déclarent responsable de la violence rampante dans le sport.

L’incapacité de Camp de changer sa vision du football pousse à l’établissement d’une association alternative : en décembre 1905, 68 universités se rencontrent pour modifier les règles en formant l’Intercollegiate Athletic Association (IAA). L’IAA cherche le partenariat avec l’IRC mais celle-ci reste dans sa tradition et son élitisme, préférant faire la sourde oreille. Roosevelt, lui, a vite fait son choix et préfère appuyer l’IAA, ce qui précipite la fin de l’influence de Camp dans le sport.

 

L’IAA reprend la main et devient la NCAA (1905-1929)

 

L’IAA édite 19 nouvelles règles pour réduire la violence : on limite le nombre de joueurs sur la ligne de scrimmage à 7, la zone neutre entre les lignes offensive et défensive est créée, on augmente la distance à parcourir de 5 à 10 yards, et on autorise la passe vers l’avant pour étirer la défense. Ces règles plaisent et l’IRC n’a plus d’autre choix que d’accepter la coopération entre les deux comités sous peine de disparaître. C’est la fin de l’ère Walter Camp, qui restera le plus grand innovateur du sport.

L’IAA va alors petit à petit voir les universités de l’IRC la rejoindre : Penn et Dartmouth en 1905, Columbia et Harvard en 1909, Princeton en 1913, Yale en 1915, Cornell en 1920 et enfin Brown en 1929. Entre-temps, en 1910, l’IAA se renomme en National Collegiate Athletic Association (l’actuelle NCAA). Les nouvelles règles mettent quelques temps à être mises en place (notamment celle de la passe vers l’avant, véritable révolution que Camp lui-même déteste), mais peu à peu elles démontrent leur efficacité envers la baisse des accidents, qu’ils soient mortels ou non.

Et au fur et à mesure du temps, les innovations vont se succéder comme le huddle, les parcours des receveurs, le rajout de différentes pénalités et le découpage du match en quart-temps. Le football va grandir et devenir ce sport particulier qui a bien failli plusieurs fois disparaître, si ce n’était pour la persistance des gens persuadés de son futur. Un futur qui, bientôt, va faire basculer le sport dans le monde du professionnalisme… mais c’est une histoire pour un autre jour.