La NFLPA et le CBA

Si vous suivez le football américain, il y a trois acronymes que vous connaissez probablement et qui sont étroitement liés :

  • NFL : La National Football League, qui représente les propriétaires des 32 franchises ;
  • NFLPA : La National Football League Players Association, qui représente les joueurs ;
  • CBA : le Collective Bargaining Agreement ou convention collective, l’accord passé entre la NFL et la NFLPA qui régit la distribution des revenus de la ligue, la protection médicale, les amendes, les règles de sécurité, les plans de retraite, etc.

Or, la NFLPA et le CBA n’ont pas toujours été présents dans le paysage de la NFL. Cet article trace l’histoire de leur création et leur évolution au fil du temps.

 

Naissance de la NFLPA

 

Depuis la création de la NFL, les équipes possèdent tous les pouvoirs sur le destin des joueurs. Si ces derniers acceptaient cela quand la ligue était jeune et vacillante, c’est de moins en moins le cas : leurs salaires augmentent, mais bien moins vite que les profits des propriétaires, et ils ne couvrent que les matchs de saison régulière, pas les matchs d’exhibition et de présaison.

De plus, des incidents éclatent ici ou là : en 1943, le Quarterback des Washington Redskins Henry LeRoy « Roy » Zimmerman refuse de jouer un match d’exhibition sans contrepartie ; il est échangé à Philadelphie dans la foulée. En 1946, le contrat de l’Offensive Lineman des Detroit Lions William « Bill » Radovich est sur le point d’expirer, et il demande un échange avec une équipe de la côte ouest, si possible les Los Angeles Rams, pour se rapprocher de son père gravement malade.

Il essuie un refus, mais décide de faire front : malgré le fait que le propriétaire de l’équipe le menace de bannissement du football professionnel pour cinq ans, le joueur signe avec une équipe d’AAFC, la ligue concurrente. Lorsque l’AAFC disparaît fin 1949, Radovich essaie de rejoindre une ligue affiliée à la NFL, et se rend compte qu’il est bel et bien banni. Il intente un procès pour violation de la loi anti-monopole ; il le perd de premier d’abord, mais le porte jusqu’à la Cour Suprême.

Tout cela pousse les joueurs à réagir et à chercher un moyen de se protéger. En 1956, plusieurs joueurs des Cleveland Browns s’en réfèrent à quelqu’un qu’ils connaissent bien : le premier General Manager de la franchise, Creighton Miller, ancien coureur émérite de Notre-Dame, est devenu avocat. Ils viennent le voir avec pour but de monter une structure équivalente à celle qui existe déjà dans le baseball professionnel : la Major League Baseball Players Association (MLBPA), une association de représentation des joueurs.

D’abord réticent, Miller finit par comprendre l’importance du combat et accepte. Très rapidement, il reçoit l’appui de nombreuses stars de la ligue comme les futurs Hall Of Famers Don Shula, Frank Gifford, Sam Huff ou Norm Van Brocklin. Fin 1956 marque la vraie naissance de la National Football League Players Association (NFLPA) quand une grande majorité des joueurs signent des autorisations de représentation ; seuls les joueurs des Chicago Bears refusent par respect pour le légendaire propriétaire George Halas.

Mais créer la NFLPA ne veut pas dire que la NFL veuille discuter avec elle : en janvier 1957, le commissioner Bert Bell refuse de rencontrer Miller. C’est un très mauvais timing pour la ligue, car, en parallèle, la Cour Suprême juge en faveur de Bill Ranovich contre elle ; elle croyait, à tort, posséder le même genre de protection dans ce domaine que la MLB. Cela motive la NFLPA à menacer d’attaquer la NFL en justice, poussant cette dernière à accepter une bonne partie des propositions de l’association : un salaire minimum de 5000$, une rétribution de 50$ pour les matchs d’exhibition et une couverture médicale. Un nouveau conflit en 1958 et une nouvelle menace de procès ajoutent une couverture retraite.

Le moins que l’on puisse dire est que la relation NFL-NFLPA naît dans la tension, et l’arrivée d’une nouvelle ligue en 1960, l’American Football League (AFL), ne va rien faire pour améliorer cela.

 

Premier CBA

 

La création de l’AFL est une très mauvaise nouvelle pour la ligue, mais une opportunité pour les joueurs. Ces derniers vont alors avoir une très mauvaise surprise : en tentant d’utiliser l’arrivée de ce concurrent pour avoir de meilleurs salaires, ils se rendent compte que les propriétaires ont ajouté un amendement sur les pensions de retraite qui les annulent si les joueurs passent de la NFL à l’AFL. Ils en ont parfaitement le droit car la NFLPA est une association, comme le voulait Miller, et non un syndicat, comme le demandent ses présidents de l’époque Pete Retzlaff et Bernie Parrish.

Et cela fait toute la différence : une association ne peut que négocier « en bonne foi » sans aucune obligation de suivre les décisions (la seule chose poussant la NFL à écouter la NFLPA étant la peur d’un procès et rien d’autre) ; un syndicat peut négocier une convention collective ou Collective Bargaining Agreement (CBA), un véritable contrat signé par les deux parties qu’elles doivent suivre à la lettre sous peine de sanctions.

En parallèle, les joueurs d’AFL montent à leur tour une association, l’AFLPA, et les deux entités ne tirent pas du tout dans le même sens ; la NFLPA essaie même d’empêcher la fusion NFL-AFL décidée en 1966, mais elle doit abandonner faute de moyens financiers. La volonté de Miller de conserver le statut d’association et l’inefficacité de la NFLPA exaspèrent Parrish qui monte son syndicat, l’International Brotherhood of Teamsters (IBT). Cette tentative va être rapidement avortée, mais elle réussit indirectement : la NFLPA devient un syndicat en 1968, poussant Miller à démissionner.

Néanmoins, cela ne dure pas très longtemps : apeurée par l’idée d’un syndicat de joueurs, la NFL accepte enfin de reconnaître la NFLPA et de négocier pour de bon une convention collective (le fameux CBA), mais seulement si la NFLPA accepte de redevenir une association. Cette dernière accepte, et le tout premier CBA est acté après une grève de 11 jours ; mais il n’est pas aussi avantageux que les joueurs l’espéraient, car la NFLPA a commis une erreur en refusant de s’associer à l’AFLPA : la NFL les utilise l’une contre l’autre car elles représentent respectivement 60% (NFL) et 40% (AFL) des clubs, soit quasiment l’équilibre.

Lorsque NFL et AFL fusionnent définitivement en 1970, la NFLPA et l’AFLPA sont forcées d’en faire de même, mais cela ne se fait pas sans heurts : elles ont été rivales pendant plusieurs années, et l’AFLPA ne veut pas être « absorbée » par la NFLPA avec un traitement préférentiel pour les joueurs de la plus ancienne ligue. Au fil des réunions, des compromis sont trouvés : le respecté Tight End des Colts et futur Hall Of Famer John Mackey est nommé président, et l’ancien joueur d’AFL Alan Miller est nommé conseiller général.

Les premières négociations entre les « nouvelles » NFL et NFLPA ne se passent pas bien, la ligue ne prenant pas l’association au sérieux ; Mackey contacte un cabinet d’avocats qui lui répond que la seule solution est la manière forte : demander la certification syndicale une bonne fois pour toutes.

 

L’association devient un syndicat

 

La décision est prise en 1970, mais l’association n’est pas encore de taille à lutter contre la NFL avec un manque général de moyens, que ce soit en termes de locaux, personnel ou finances. Les joueurs décident de repartir en grève pour forcer la main de la NFL, mais celle-ci répond à la menace par la menace en agitant le spectre d’une saison annulée. De nouvelles « négociations » ont lieu pour un CBA qui est encore en-dessous des desiderata des joueurs : durée de quatre ans, salaires minimaux augmentés à 12500$ (rookies) et 13000$ (vétérans), améliorations des plans médicaux et surtout possibilité d’avoir un agent pour négocier avec les clubs (une première). De plus, la ligue commence à blackbouler tacitement les joueurs servant de représentants dans chaque club : plusieurs sont libérés, et Mackey est échangé à San Diego.

John Mackey (à droite)

Mais cela ne fait que renforcer la volonté des joueurs de se battre, et par rebond renforce l’association qui reçoit enfin sa certification de syndicat en 1971. Elle engage l’avocat Ed Garvey pour être son directeur exécutif, et sa première action est de lutter contre la Rozelle Rule, une règle nommée d’après le commissioner de la NFL qui lui donne tout pouvoir de décréter une compensation (en choix de draft) quand un joueur change d’équipe suite à l’expiration de son contrat. Cela mène à un procès Mackey v. NFL devant les tribunaux.

Pendant ce temps, le CBA expire en 1974 et une nouvelle grève éclate ; les joueurs demandent l’annulation de la Rozelle Rule, de la draft et du système de waivers. Celle-ci est plus longue que les autres, durant six semaines de juillet à début août ; mais, sans surprise, elle ne mène à rien et les propriétaires refusent les négociations pour un nouveau CBA.

Cela change en 1976 lorsque Mackey v. NFL débouche sur une victoire pour les joueurs, ce qui force la NFL à retourner à la table des négociations pour discuter d’un nouveau CBA de peur de voir les procès fleurir. Un accord est trouvé en mars 1977, remplaçant la Rozelle Rule par un système de « droit de premier refus » où la compensation en choix de draft dépend du salaire du joueur dans sa nouvelle équipe ; d’autres améliorations sur les salaires, le médical et l’impartialité de l’arbitrage des litiges sont ajoutées.

Cet accord dure jusqu’en 1982, date de la première grande rébellion des joueurs.

Jusque là, les grèves n’ont jamais duré très longtemps, et surtout elles n’ont jamais empiété sur la saison régulière. Mais en 1982, alors que la NFL est assise sur un tas d’argent qui ne fait qu’augmenter, les joueurs veulent une plus grosse part du gâteau : leur revendication première est une grille salariale basée sur les revenus bruts de la ligue à hauteur de 55%. Après deux matchs, la NFLPA décide de faire grève, et la NFL répond de suite en stoppant la saison. Le face-à-face dure ainsi avec un vrai risque que la saison soit totalement annulée si aucun match n’est joué début novembre.

Finalement, un accord est trouvé le 16 novembre, bien qu’il soit encore une fois moins avantageux que la NFLPA ne l’espérait avec des salaires équivalent au moins à 1,28 milliards de dollars sur quatre ans de 1983 à 1987. Malgré les dissensions à l’intérieur de la NFLPA, la saison reprend, écourtée de sept matchs. Le nouveau CBA est ratifié le 5 décembre, et bien que les demandes des joueurs ne soient pas atteintes, ils continuent d’acquérir toujours plus de droits que leurs prédécesseurs.

Peu après, en 1983, Ed Garvey quitte son poste de directeur exécutif, remplacé par l’ancien joueur et futur Hall Of Famer Gene Upshaw qui a aidé à négocier les accords de 1977 et 1982.

 

L’ère Gene Upshaw et la Free Agency

 

Le combat d’Upshaw va reprendre celui de son prédécesseur : trouver enfin un système qui permette aux joueurs de changer librement d’équipe quand leur contrat expire. Le sujet revient sur le tapis dès la fin du CBA, en 1987, avec à la clé une nouvelle grève devant le refus de la NFL de négocier. Mais, cette fois, la ligue a préparé un plan de contingence : autoriser la signature de remplaçants (scabs) afin que les matchs aient lieu.

La raison de ce plan tient dans le contrat avec la télévision : contrairement à 1982 où les chaînes avaient payé d’avance, en 1987 les rencontres doivent passer à la télévision pour que l’argent tombe dans les caisses de la NFL ; la ligue ne peut donc se permettre que des semaines entières soient supprimées. Cela donne deux semaines de jeu avec des matchs d’un niveau parfois indigent ; sans compter la fracture entre les grévistes et leur club, ainsi que celle entre les grévistes et ceux qui continuent de jouer.

La NFLPA comprend vite qu’avec une si faible partie des joueurs faisant grève et une NFL prête à mettre un produit inférieur à la télévision (malgré la colère de certains fans), cela ne mènera nulle part. Le syndicat lève la grève mais intente un nouveau procès contre la NFL pour violation de loi anti-monopole, sous le nom Powell v. NFL (Marvin Powell est le président de la NFLPA – Upshaw étant le directeur exécutif). Ultime camouflet, la ligue interdit aux grévistes de revenir pendant une semaine de plus, ce qui donne au total trois semaines avec les scabs.

Le jugement ne va pas se faire attendre : le juge David Doty de la cour du Minnesota donne raison à la NFLPA ; tout en faisant appel, la NFL met en place le Plan B qui limite le droit de premier refus pour seulement 37 joueurs de l’effectif. La ligue reçoit une bonne nouvelle début 1988 lorsque leur appel est victorieux : la Court d’Appel du 8e Circuit stipule que les propriétaires sont protégés de la loi anti-monopole tant que la NFLPA est un syndicat. Le choix est donc le suivant : rester un syndicat avec le droit de grève, ou annuler la certification syndicale et redevenir une association, ce qui permettra aux individus d’attaquer la NFL en justice.

Le choix est fait le 5 décembre 1989 : la NFLPA abandonne sa certification et redevient une association. Cela permet une action de groupe menée par plusieurs joueurs célèbres – dont les Eagles Freeman McNeil et Reggie White – contre la NFL pour violation de loi anti-monopole. Le bras de fer continue ainsi entre la NFL, la NFLPA et les joueurs jusqu’en 1992.

Le 11 septembre 1992, la décision de la NFLPA se révèle être la bonne : la NFL perd le procès, qui n’est que le dernier en date d’une liste qui commence à être longue. La ligue comprend qu’elle a tout intérêt à tenter de négocier, et, pour une fois, ce sont les joueurs qui semblent avoir l’avantage. C’est la création de la Free Agency et du Salary Cap tels qu’on les connaît aujourd’hui : liberté quasi-complète pour les joueurs en fin de contrat – exceptés ceux avec moins de trois ans dans la ligue et ceux touchés par la version ultra-réduite du Plan B, les Tags – mais plafond salarial afin d’empêcher la course aux dollars.

Suite à ces négociations, il ne reste plus qu’à ratifier un nouveau CBA avec cet accord, mais pour cela la NFLPA doit redevenir un syndicat. La certification intervient rapidement en 1993, et le nouveau CBA est signé par les deux parties le 6 mai.

 

Le calme avant la tempête

 

Une période de relative accalmie intervient après tous ces remous : le CBA est prolongé en 1998, 2000, 2002 puis 2006 avec des salaires et bénéfices accrus pour les joueurs, notamment au niveau des dépenses médicales après la carrière. Mais une nouvelle graine de discorde a été semée dans la prolongation de 2006 qui a été particulièrement houleuse : la possibilité pour les propriétaires de sortir du CBA un an avant son expiration, en 2010.

Insatisfaits par la prolongation en 2006, ils optent pour cela en 2008, ce qui provoque une saison 2010 sans Salary Cap. Entre-temps, Upshaw décède d’un cancer et c’est à DeMaurice Smith, élu à sa place, qu’il incombe de négocier un nouveau CBA avant sa fin en mars 2011. Malheureusement, cela n’intervient pas ; comme l’adage qui veut que le calme précède la tempête, la plus longue période de « paix » syndicale se termine par la pire décision qui puisse être : le commissioner Roger Goodell déclare un lockout qui interdit aux joueurs l’accès à leurs infrastructures.

NFLPADans la foulée, comprenant qu’elle va se heurter au même problème qu’en 1993, la NFLPA abandonne de nouveau sa certification syndicale pour redevenir une association, permettant aux joueurs de poursuivre la NFL en justice. Nouveau passage par les tribunaux dans une action de groupe menée par des stars telles Tom Brady, Peyton Manning et Drew Brees, nouvelle victoire pour les joueurs, nouvelles négociations entre la NFL et la NFLPA, nouvel accord, nouvelle certification syndicale pour la NFLPA et nouvelle ratification du CBA le 4 août 2011, soit un mois avant la saison.

Les joueurs sont garantis de gagner au moins 47% des revenus totaux de la ligue, avec une nouvelle échelle moins onéreuse pour les contrats rookies, moins d’entraînements et toujours plus d’aides dans le domaine médical et de la retraite, sans oublier la recherche sur les commotions.

Ce CBA n’a aucune clause de sortie prématurée, dure dix ans et expire en 2021.